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21 janvier 2020

La bouilloire




L’hiver semblait vouloir partir et il s'était installé là, pas loin du réchaud qui ajoutait sa chaleur à celle délivrée par le chauffage central.

Cela lui faisait du bien. Peut être était-il en une santé que l'on pouvait encore qualifier de bonne, mais les années passant, il sentait ses pieds s'abandonner à la froidure d'une circulation sanguine de plus en plus réticente à visiter ses extrémités.

A moitié endormi, il crut voir sa fille passer et mettre une bouilloire sur le feu. Elle était faite d'un verre résistant au feu, semi-transparent d’une couleur ocre foncé.

Il lui vint à l'esprit qu'il allait bénéficier d'un thé bien chaud qui, peut-être, réussirait à le sortir de sa torpeur à laquelle il voulait tout autant résister que s'abandonner.

Vaincu par cette nouvelle tentative bien vaine de vouloir encore une fois, vouloir, mais quoi en fait ?...

Il sentit son corps comme s'affaler sur le dossier de son fauteuil.
Il regardait la bouilloire dans laquelle l'eau semblait encore inerte.
Bientôt quelques bulles remonteraient à la surface indiquant le début de la phase d'ébullition.

Déjà, il imaginait la suite, mais pour l'instant se sourdrait inconsciemment dans son esprit l'idée du parallèle entre ce bouillonnement annoncé et l'émergence de ses révoltes lorsque l'âge arrivé, il commença à percevoir le monde dans sa réalité et son étendue la plus noire.
Sa vie fut une alternance d'espoirs et de désespoirs.

Il avait été suffisamment riche d’entregent pour avoir pu fréquenter des riches et suffisamment pauvre pour vivre la vie des pauvres.

Pourtant, il se disait que pour vivre réellement les pauvres, il lui aurait fallu une vie entière à être pauvre alors que pour comprendre les riches, il suffisait de si peu. Le temps de poser les œillères à une monture dont la seule préoccupation n’est que de franchir la ligne blanche de l'arrivée au terme d'un galop effréné.

On le disait intelligent, mais dès qu'il se sentait considéré comme tel, tout juste après s'être laissé brosser l'ego dans le sens du poil, il se dépêchait de faire en sorte de démentir l'impression qu'il avait laissé échapper l'espace d'un instant et qui pour lui ne lui semblait être qu’une imposture.

Il devait être habité par une empathie permanente qui lui faisait penser qu'il était difficile de croire en l'individu social dès lors que la société des hommes n'arrêtait pas d'enfouir les infortunes de l'humanité dans la mémoire sans fond des oublis.

Comment pouvait-on lui accorder une intelligence alors qu'il n'apportait rien au monde sinon que par circonstance d'être un de ces maillons inertes qui unit le passé au futur ?
La surface de l'eau dans la bouilloire commençait à s'agiter sous l'effet de sa prise de température...

Il se rappelait les révoltes des uns et des autres, celles du monde auxquelles il ne comprenait rien, croyait-il.

Si, peut-être...

Quel que part, le bavardage d'intellectuels dont les convictions n'avaient que pour égal la croyance en un Dieu prétexte qui se traduisait pour les uns par les cris de leurs revendications, auxquels répondaient l'incompréhension feinte des autres.

Il se rappelait aussi des guerres menées au titre des valeurs d'hier et déclenchées par des puissants impuissants à élever la paix, celles qui aujourd'hui perduraient et plus encore, celles au nom desquelles ils semblaient croire aux utopies des lendemains qui finissent irrémédiablement par déchanter.

Au fond, sa passivité apparente devant le brouhaha général s'expliquait en partie par le fait qu'étant né pendant une période d'atrocités que l'oubli des passés qualifie toujours de jamais égalées, il ne comprenait pas que lors de ses vingt ans sonnés, les guerres n'aient pas encore disparues de la planète.

Il se rappelait de ses amours qu'il avait perdus, ceux qui n'avaient fait qu'effleurer furtivement son esprit en passant, de l'amour qu'il avait gardé et qui l'avait anéanti avant de s'approprier à lui seul l'espace de ses souvenirs maintenant incertains.

Il se rappelait... Mais il trouvait fatiguant ce tour de vie qui lui paraissait si fade. Que dire sinon rien lorsque l'on n'a pas pris le temps de faire ?

Les bulles dans la bouilloire l'assourdissaient en éclatant à la surface de l'eau...

Il crut voir sa fille revenir pour mettre de côté le récipient bruyant. Aussitôt le vacarme diminua. Des bulles plus petites et en moindre nombre continuaient leur chant arythmique pour finir par s'enfuir dans leur passé en instance d’oubli, laissant place à un silence qui devait penser n'être là que par inadvertance.

C'est à cet instant qu'il choisit de partir.

Le 8 juin 2009, modifié 21/01/2020.
Transfert du blog Jminterroge Le Monde du 15 novembre 2010
Modifié le 21/01/2020

15 avril 2014

Le petit flocon de neige


Petite histoire offerte à tous les enfants du monde…

Pensez à aider l'UNICEF!

Il y a huit ans, cette petite histoire était dédiée à Tom, Antoine, Margot, Titouan et à une petite fille déjà grande qui ne l'a jamais su, quelque part, du côté de Grenoble…
 Et depuis, deux autres charmantes et charmeuses, Liv et Swann.

C'était un matin en Savoie où j'imaginais avoir vécu enfant, il y a bien longtemps de cela...

Je me trouvais dans les montagnes de Savoie en janvier et je commençais à avoir peur de ne pas pouvoir retrouver mon chemin de retour.

Je n’avais pas obéi aux consignes que me prodiguaient mes parents. Je m’étais éloigné sans leur permission du lieu où nous campions pendant qu’ils étaient occupés à préparer le déjeuner.

J’étais parti presque sans faire attention en poursuivant d’un regard émerveillé les choses mouvantes qu’habituellement la nature cache aux adultes humains, mais laisse entrevoir à leurs enfants.

Le temps avait passé et le ciel bleu s’était transformé en un plafond d’un gris uniforme qui laissait présager que la neige ne tarderait pas à tomber.

Quoique chaudement habillé, le froid commençait à m’envahir alors que mon inquiétude grandissait.

Soudain la neige commença à s’égailler autour de moi. Je levais la tête pour mieux la voir se précipiter à ma rencontre lorsque je sentis comme une chatouille à l’extrémité de mon nez.

Instinctivement, je levais ma main et tendais mon doigt pour ôter l’objet de ma gène, mais à cet instant j’entendis une petite voix qui criait : « Non arrête ! Tu vas m’écraser ! »

Surpris, je m’immobilisais cherchant à apercevoir le crieur au timbre si fragile qu’un souffle de trop semblait pouvoir l’anéantir.

La petite voix repris de plus belle son alarme de sa voix stridente : « Je suis là ! Je suis là ! Regardes au bout de ton nez ! »

Mes parents me disaient toujours « Mais regardes sous ton nez » lorsque je m‘évertuais à chercher ailleurs ce qui était à porté de main mais jamais ils ne m’avaient dit de regarder au bout de mon nez !
Ce n’est d’ailleurs pas très facile !

Je fermais la paupière de l’œil qui le fait facilement seul et louchais de l’autre en grimaçant pour examiner le profil de mon appendice nasal.

Ce que je vis alors, me stupéfia ! Là, me regardant droit dans les yeux, un petit flocon de neige en forme d’étoile à cinq branches semblait exécuter la danse de Saint-guy.

Etonné, je lui demandais ce qu’il faisait là, à gesticuler de la sorte.

« Ton nez est trop chaud. Mes pieds sont brûlants et si tu ne fais rien, je vais fondre en larmes de douleur ! » Me répondit le petit flocon qui continuait inlassablement à sauter d’un pied sur l’autre.

 Je m’apprêtais à poser mon doigt à l'endroit où il se débattait dans la marre qui se formait sous lui pour en tâter la température et c’est alors que j’entendis un cri de colère et de désespoir mêlés me crier « Non !… »

« Ah oui, c’est vrai ! Un petit flocon est très fragile. Il faut vraiment que je le mette à l’abri » pensais-je.
J’avisais un glaçon qui s’était formé sur la ramille d’un arbre. Je coupais la petite branche et raclais doucement la surface de mon nez.

Le petit flocon sauta et se déposa sur la surface glacée qui lui sauvait la vie.

Il était devenu complètement invisible et je cherchais désespérément à distinguer son blanc vêtu de la pâleur de son environnement glacé.

Il me guida en faisant entendre sa petite voix devenue douce de reconnaissance et je ne tardais pas à percevoir sa gestuelle qui voulait dire « Je suis là ! Je suis là ! » .

Réchauffé par cette découverte inattendue que la nature pouvait offrir de si gentil compagnon, je devisais à longueur de temps alors qu’attentif, le petit flocon s’était immobilisé de peur de s’échauffer de trop et de disparaître dans l’océan de ses semblables.

La journée passait et le froid commençait par engourdir ma langue de sorte que le petit flocon perçut dans mes yeux fatigués, un début de lassitude.

« J’ai froid et la nuit commence à tomber » lui confiais-je. « J’ai peur ! » ajoutais-je encore…
Alors, le petit flocon s’agita et d’une voix plus forte que jamais, il en appela à ses frères restés là-haut dans les nuages.

La neige se mis à tomber très fort et l’on voyait des milliers et des milliers de petits flocons se tenir les uns aux autres par leurs branches étoilées qui faisaient office de mains.

Peu de temps après, je me trouvais enfermé dans une sorte de maison en forme d’igloo. Ma respiration à elle seule réchauffait son atmosphère et me tenait au chaud.

Le petit flocon me regarda. Ses yeux me semblaient un peu tristes mais son sourire me rassura. Il se blottit contre ma poitrine et se transforma en une larme de bonheur qui entra dans mon cœur.

C’est alors que je m’endormis.

Le lendemain matin, l’igloo avait disparu, le soleil était revenu et dans mon cœur un petit bonheur semblait s’agiter pour me guider sur le chemin du retour à la rencontre de mes parents…

Je me réveillais et de mon rêve je crois, je garderais à jamais au plus profond de mes souvenirs, l’histoire du petit flocon de neige.



Jean Pierre BOUVIER, janvier 2008. Editions de janvier 2009 et avril 2014
Esquisses de Stéphanie BREYTON. décembre 2008
Comme le temps passe !  Janvier 2020.